Comprendre l’impact du changement climatique sur les milieux alpins avec le CREA Mont-Blanc

Temps de lecture : 9 minutes

Du marathon collaboratif organisé en septembre dernier, au développement de la culture Lab chez D2SI, nous vous avons déjà parlé du CREA Mont-Blanc. Les échanges avec cette association nourrissent notre inspiration, et nous aident dans nos réflexions sur les organisations. Aujourd’hui nous voulons vous présenter le CREA et ses missions de façon plus approfondie, à travers l’interview d’Anne Delestrade, créatrice et co-directrice de l’association.

Crédit photos : album collaboratif des participants au Lab

Anne Delestrade est une chercheure en écologie au parcours atypique. Spécialiste des chocards à bec jaune (les fameux « choucas »), elle s’installe à Chamonix pour mieux étudier cet oiseau emblématique des Alpes. Elle y créée dès 1996 un centre de recherche associatif et indépendant sur la question plus vaste de l’écologie de montagne. Au sein du CREA Mont-Blanc, elle peut ainsi assouvir sa curiosité insatiable mais aussi diffuser les savoirs scientifiques, avec pour objectif d’ouvrir le monde de la science et de la nature au grand public. Elle est aussi monitrice de ski car la montagne est pleine de facettes à explorer.

Pouvez-vous présenter le CREA et ses missions ?

Le CREA (Centre de recherche sur les écosystèmes d’altitude) a pour mission d’étudier les milieux alpins, de comprendre leur fonctionnement et l’impact du changement climatique. Nous étudions uniquement le vivant, pas les glaciers.

Notre seconde mission est de diffuser l’information scientifique issue de ces recherches au plus grand nombre. Nous avons un statut particulier, celui d’association, nous ne sommes pas un centre de recherche académique comme le CNRS. Nous voulions dès le départ créer quelque chose qui soit ouvert sur le monde, et ne pas être uniquement axé sur la recherche. Pour que ces données de recherche soient prises en compte, nous travaillons avec des décideurs, et des professionnels de la montagne, des accompagnateurs, des enseignants qui diffusent l’information auprès du grand public. Pour améliorer l’impact de notre diffusion, nous intégrons la notion de science participative : faire participer permet de mieux engager et d’apporter une meilleure compréhension des sujets.

Quel constat tirez-vous de 15 années d’observation des milieux alpins ?

Dans le domaine du vivant, nous avons très peu d’historique sur l’évolution en montagne. Il faut partir de zéro, démarrer avec des observations et voir l’évolution au fil du temps. C’est un travail de long terme. Nous avons lancé il y a 15 ans le programme Phénoclim, qui étudie le cycle de vie saisonnier de la flore : quand un arbre débourre (les bourgeons explosent, c’est le début de la végétation, au printemps), quand il fleurit, quand il perd des feuilles, etc. Ce programme fonctionne grâce à la science participative : ce sont les promeneurs dans les massifs montagneux qui récoltent les données. Depuis 15 ans, nous avons constaté des tendances importantes. Le démarrage de la végétation au printemps est beaucoup plus précoce, sur certaines espèces nous avons mesuré 4 jours d’avance en dix ans. Certaines espèces s’adaptent, d’autres moins. 

Pouvez-vous nous donner un exemple ?

Nous suivons également différentes espèces animales, qui présentent des caractéristiques importantes pour l’environnement. Par exemple la grenouille rousse. Elle est présente assez haut en montagne, c’est une espèce dont la reproduction dépend très fortement de la date de fonte des neiges. Avec le changement climatique, la durée d’enneigement se raccourcit, et cela a pour conséquence d’avoir des périodes de ponte plus tôt dans l’année. Cela implique aussi plus de sécheresse en été, et donc une mortalité accrue chez les larves. A l’échelle de ces quinze années de données, on constate clairement un décalage des saisons : le printemps arrive plus tôt, parce que les températures sont plus chaudes, et cela impacte beaucoup les milieux alpins, très dépendants de la neige. L’hiver est réduit en durée, l’automne et le printemps sont plus longs. Cela a des incidences sur de nombreuses d’espèces. Ces tendances sont confirmées par les données d’études sur les mésanges ou les chocards, qui sont des oiseaux typiquement alpins. Ces espèces se reproduisent de plus en plus tôt, et cela peut causer une mortalité accrue. Nous avons aussi constaté que la distribution des espèces évoluait : elles remontent en altitude. Les Alpes se verdissent, se végétalisent en altitude, le retrait glaciaire libère des terrains, et cela se voit sur l’analyse d’images satellite. Le verdissement de la montagne est très marqué.

Comment ces messages sont reçus par le public ?

Il y a moins de climato-scepticisme qu’auparavant en France. Nous avons franchi un cap et maintenant la notion de changement climatique est acquise. Il y a eu quelques années extrêmes en termes de climat et cela a contribué à la prise de conscience. Mais de là à agir, c’est autre chose. C’est pourquoi nous essayons de travailler sur le message : il y a un changement, il est important et rapide, il faut s’adapter mais ne pas s’alarmer. Si on est bloqué par la peur, on n’agit pas. Il faut au contraire lancer une dynamique d’adaptation et changer les pratiques. Il faut aller au delà de l’effet d’annonce et du catastrophisme : la planète va survivre, mais si nous ne passons pas à l’action, nous serons les premiers à en subir les conséquences. La nature s’adaptera. Certaines espèces seront atteintes, d’autres s’en sortiront bien, voire en profiteront. Du point de vue de la recherche, ce changement radical du climat est très intéressant pour mieux analyser les capacité d’évolution et d’adaptation des espèces, et d’en tirer des enseignements pour l’humain.

Est-il juste de dire que “la nature n’aime pas le vide” ?

La nature est présente à peu près partout sur la planète. Même à plus de 4000 mètres d’altitude, on trouve de la vie, comme les lichens qui sont une association entre une algue et un champignon, et qui vivent uniquement grâce à l’eau et l’énergie solaire. La nature regorge d’organismes comme ceux-ci, qui s’adaptent à des conditions incroyables. C’est aussi cela que nous voulons montrer, ce côté “magique” de la nature qui trouve des solutions en toutes circonstances.

Comment D2SI est devenu partenaire du CREA ?

Nous avions de nombreux besoins en informatique, et D2SI était intéressé par notre engagement environnemental et notre mode de fonctionnement participatif. Ce que D2SI a pu mettre en oeuvre nous aide énormément. Pour commencer, Valentin est intervenu sur la refonte complète de notre infrastructure informatique. C’est un apport fantastique pour notre travail au quotidien, l’état de notre informatique était devenu un frein et cela nous a changé la vie. 

En second lieu, D2SI nous a apporté de la compétence en machine learning et automatisation. Nous avons placé des caméras automatiques dans la montagne, afin d’analyser l’évolution de la présence des espèces de mammifères. Cela représente des centaines de milliers de photos, que nous devons analyser pour reconnaître les espèces. Un tel volume ne peut pas être traité manuellement, c’est pourquoi nous utilisons le machine learning. Nous n’avons aucune compétence dans ce domaine, et D2SI a mobilisé deux consultants, Michaël et Jérôme, qui se sont vraiment impliqués sur ce projet. D2SI a également recruté un stagiaire qui travaillera sur ce sujet avec nous l’année prochaine. 

Enfin, Mathieu et Bastien ont développé pour nous l’application supportant notre projet de science participative, grâce à laquelle les promeneurs peuvent flasher les codes installés sur les arbres, et envoyer des informations sur leur état, leur stade de développement, etc. Cette application a été mise en production cet automne, et deux autres consultants (Valentin et Valentin!) ont récemment rejoint le projet pour continuer à faire évoluer l’application. Nous sommes très contents de cet échange avec D2SI, nous avons affaire à des passionnés qui manifestent un réel intérêt pour nos sujets et qui s’impliquent personnellement.

Outre l’apport technique, qu’est-ce que ce partenariat vous a apporté ?

Le monde de la recherche et de la communication scientifique est très différent de celui de l’entreprise. Il est enrichissant pour nous d’avoir une ouverture vers ce monde qui est nouveau pour nous, et dont le fonctionnement est très dynamique. Nous sommes deux organismes dont le fonctionnement est différent, qui arrivent cependant à travailler ensemble, et dont l’échange est profitable aux deux parties. Nous avons déjà eu d’autres partenariats, et ce n’est pas toujours facile à gérer. La taille d’une entreprise n’est pas comparable à celle du CREA, nous n’avons que peu de moyens mais beaucoup d’envies, et de nombreux sujets de recherche. Une entreprise bien organisée est un modèle pour nous, nous avons donc beaucoup à apprendre sur son fonctionnement. Cet échange de compétences et d’enthousiasme nous donne encore plus envie d’avancer.

Quels sont les parallèles entre le fonctionnement des écosystèmes et celui des entreprises ?

La diversité est essentielle aux écosystèmes. Pour une espèce, il est important d’avoir des individus avec différentes caractéristiques, et des modes de fonctionnement différents. Dans certaines conditions, ce sont les individus marginaux qui permettent la survie de l’espèce car ils seront mieux adaptés. La diversité au sein d’une espèce, c’est ce qui permet l’adaptation et l’évolution des espèces. Comme le monde de l’entreprise, un milieu naturel n’est jamais statique : les conditions changent, les interactions (compétition, coopération) entre espèces changent. Tout est en ajustement, et plus il y a d’interactions entre les différentes parties au sein de l’écosystème, plus il est stable. C’est typiquement le cas face au changement climatique : il faut s’adapter rapidement, et cela nous déstabilise de devoir agir très vite.

Le Mont-Blanc Lab

Pouvez-vous nous parler du Marathon créatif organisé par le CREA en septembre?

Le Mont-Blanc Lab est un bon exemple de la façon dont nous travaillons : la science participative fait passer les gens à l’action. Durant ces trois jours, 50 bénévoles ont accepté de s’isoler pour créer quelque chose ensemble et aider à la diffusion des connaissances scientifiques. Cela donne une dynamique, et mixer les profils (makers, artistes, graphistes, développeurs, communicants…) favorise la créativité. Après une première journée d’immersion en altitude et une nuit en refuge, il y a des choses qui émergent. Chacun a eu l’occasion de réfléchir, il reste alors deux jours pour créer, produire et présenter au public ce qui a été conçu. D2SI s’est énormément impliqué dans cet événement, avec des participants dans les équipes et au sein du guichet des savoirs. C’était un moment très enrichissant, avec beaucoup d’énergies et de nombreuses idées qui ont été lancées. Certaines ont débouché sur des prototypes, d’autres seront peut-être concrétisées plus tard.

Quels sont les prochains chantiers du CREA ?

Nous avons un autre projet sur lequel nous allons aussi travailler avec D2SI. L’Atlas du Mont-Blanc est une plateforme numérique qui sera la vitrine de nos missions de recherche : expliquer, montrer les données collectées de façon didactique, ludique et accessible. Il ne s’agit pas de faire un simple site Web, mais de réussir à mettre en forme notre discours pour toucher l’utilisateur, lui permettre de naviguer facilement dans toutes ces données. L’objectif est que ce projet soit réalisé fin 2020, et que tout le monde puisse regarder le Mont-Blanc, et se sentir concerné grâce à la compréhension des données.

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